Le monde
enchanté
de l'eau embouteillée

À l'ombre des bouteilles

Finalement, que nous disent ces stratégies marketing ?
Que derrière les apparences, limpides comme de l’eau de roche, les vrais enjeux se tiennent dans l’ombre : dans les chiffres du marché, la notion de bien commun et le droit à l'eau… L'eau en bouteille est la seule forme aboutie, actuellement, de marchandisation de cette ressource.
Or les tendances actuelles du marché réveillent un débat depuis longtemps ouvert : l’eau est-elle une marchandise, pouvant être achetée ou vendue comme toute autre, ou un droit fondamental de l’être humain, naturel et imprescriptible ?

Selon l’étude du NRDC,
« chaque bouteille d’eau vendue à 1,50 dollar US rapporte environ 0,50 dollar de bénéfice.
Le coût réel de l’eau provenant d’une bouteille prise dans les rayons d’un magasin ne représente qu’une toute petite fraction du coût payé.
Typiquement, 90 % du prix payé par le consommateur concerne autre chose que l’eau elle-même : embouteillement, packaging, transport, marketing, vente au détail… et le bénéfice. »

infographie - comparaison prix eau du robinet / eau en bouteille

Du côté de l'utilisateur,
« alors que l'eau minérale en bouteille n'est souvent pas plus saine que l'eau du robinet dans les pays industrialisés, elle peut coûter jusqu'à 10 000 fois plus cher si l'on tient compte de l'énergie utilisée pour la mise en bouteilles, les livraisons et l'éventuel recyclage des contenants », avertissait Emily Arnold, auteure de l'étude sur l'eau pour l’Earth Policy Institute en 2004.
Le principe de base
de ce marché

n’est rien moins que la marchandisation d’une ressource commune que personne ne devrait, logiquement, avoir le droit de s’approprier.

infographie - réserve d'eau mondiale, proportion de l'eau douce disponible

Le 28 juillet 2010, l’Assemblée générale
de l’ONU

adopte une résolution dans laquelle elle déclare que le droit à une eau potable, salubre et propre est un « droit fondamental, essentiel au plein exercice du droit à la vie et de tous les droits de l’homme ».
De l’avis d’un nombre grandissant d’économistes
et de gourous de la finance, l’eau devient le secteur dans lequel il faut investir à l’échelle mondiale.

Sa rareté relative, qui ira en s’aggravant avec le pillage des ressources, est en elle-même une promesse de profit…

infographie - marché mondial de l'eau embouteillée, consommation en millions de litres, 2000, 2006 et 2011
Pour les municipalités où se trouvent
les sources renommées,

les sociétés versent une taxe proportionnelle au nombre de bouteilles produites, qui peut aller jusqu’à 60 % du budget d’une commune.

Pour avoir une idée du poids que cela peut, localement, représenter, à Vittel par exemple, Nestlé est le premier employeur du département des Vosges avec son énorme usine d’embouteillement.

infographie - industrie de l'eau embouteillée en France, 1er exportateur mondial en 2012

L'eau en bouteille demeure un secteur stratégique pour Nestlé et Danone,
tout comme il l'est pour la distribution.

« La dimension santé, les rotations élevées, les volumes et le flux de clients que l'eau attire dans les magasins en font un secteur clef », explique Denis Cans, le patron de Nestlé Waters France.

« Étant donné que l’eau est absolument essentielle
à la vie, il est moralement impératif qu’elle ne puisse être marchandée comme un produit que l’on pourrait vendre et acheter sur le marché.
Si tel était le cas, la distribution de l’eau en elle-même deviendrait une question de vie ou de mort :
ceux qui ont la possibilité de payer peuvent accéder à la source de vie, mais ceux qui ne le peuvent s’en font dénier l’accès ».
Tony Clarke, fondateur de l’Institut Polaris
Campagne Inside The Bottle — www.insidethebottle.org/Home.html

D’après
les Nations unies, 900 millions
de personnes dans le monde n’ont pas accès
à l’eau potable.





« Le prix d’une bouteille de Pure Life est supérieur au revenu journalier de la plupart des Nigérians,
expliquait John O. Egbuta, conseiller à l’UNICEF.
Au Nigéria, l’essence est à 65 nairas (NGN) le litre, alors que Pure Life coûte environ 100 nairas la bouteille… »



« On peut se poser la question de savoir si nous devrions privatiser l’approvisionnement normal de l’eau pour la population. Il y a deux opinions différentes à ce sujet. La première opinion est, je pense, extrême.
Elle vient des ONG qui stipulent que l’eau est un droit public.
Cela veut dire qu’en tant qu’être humain vous devriez avoir accès à l’eau. C’est une solution extrême. Et l’autre opinion dit que l’eau est un aliment comme n’importe quel autre. Et comme n’importe quel produit alimentaire, elle devrait pouvoir être sur le marché.
Personnellement je pense que c’est mieux de donner
à toute denrée alimentaire une valeur marchande. »
Peter Brabeck, PDG de Nestlé.
(Nestlé représente 15,3 % du marché mondial
de l’eau embouteillée et génère, uniquement dans ce secteur,
3,5 milliards d’euros
de bénéfices par an.)


« Le monde commence à comprendre que l’eau est l’enjeu majeur
de demain.
On manquera d’eau bien avant de manquer de pétrole. »
Peter Brabeck, PDG de Nestlé.
L’eau en bouteille est actuellement la seule forme aboutie
de marchandisation

de cette ressource, contrairement à l’ensemble des matières premières, dont les productions alimentaires, qui sont à présent échangées et négociées en bourse, dans le cadre d’un marché mondial des transactions et produits dérivés sur les denrées agricoles.
Les émeutes de la faim qui ont eu lieu ces dernières années, en divers lieux du globe, en sont la conséquence directe.
Et quand on voit
la capacité d’« autorégulation » du marché, on peut craindre le pire pour l’eau et l’avenir
de la vie sur Terre…

En
quel monde voulons-nous croire ?





Il y aura toujours une petite partie de la population qui pourra se payer de l’eau de qualité, mais qu’adviendra-t-il des autres ?
Resteront-ils…
en carafe ?
Le marketing n’est pas l’arme exclusive de l’eau embouteillée.
À en croire Jacob Kirkegaard, économiste au think tank de Washington PIIE (Peterson Institute for International Economics),
« une grande partie de la finance, c’est du pur marketing. L’utilisation d’acronymes et de jargon est un bon moyen pour faire oublier le cœur du métier :
acheter à bas prix et revendre cher… »