Le monde
enchanté
de l'eau embouteillée

De l'eau dans le gaz

Les réserves d’eau douce de qualité ne sont pas disponibles pour tout le monde quand les industriels s’en mêlent. Les campagnes publicitaires confrontant les eaux de table à l’eau du robinet sont d’autant plus agressives qu’elles s’adressent aux mêmes populations et que les eaux sont les mêmes.

Et comme l’eau de source peut provenir de plusieurs sources pour être mélangée, il n'est pas obligatoire de prendre des précautions pour préserver la nappe phréatique ou le cours d’eau capté(e) pour la production de bouteilles, puisque la pérennité du profit n’est pas en jeu.
Certaines eaux en bouteille pompent dans les mêmes nappes phréatiques que l’eau du robinet.
C'est le cas par exemple pour Cristaline à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) et à Pérenchies (Nord).
« Dans le cas précis de cette nappe de Cambon, c'est effectivement la même origine pour notre eau Cristaline et celle de la ville de Saint-Nazaire », confirme Luc Daeyens, directeur général de Roxane, la maison mère de Cristaline.
« Mais de toute façon, ce site ne correspond qu'à 2 ou 3 % de notre production. Nous avons en tout 25 sites d'embouteillage d'eau de source sur toute la France », précise-t-il.

icône dollar bottle

La seule différence réside dans le fait qu’ensuite l’eau du robinet suivra un traitement antibactérien en plus, pour son acheminement dans le réseau de canalisations.

Dès l’instant où le facteur prix devient prépondérant, l’eau du robinet représente un danger pour ce marché.
En 2006, le Syndicat des Eaux d’Île-de-France (SEDIF) lance sa campagne pour vanter l’eau
du robinet.

(Le contrat du SEDIF est le plus gros contrat français de Veolia (144 communes de la région parisienne), et le SEDIF assure à lui seul près de 50 % des bénéfices annuels de Veolia en France.)

Libre à vous
de payer
cent fois plus cher…

Campagne du SEDIF, 2006

L'affaire Cristaline

Cristaline répond en 2007
par une contre-attaque qui fait polémique…

Qui prétend que l’eau
du robinet a toujours bon goût ne doit pas en boire souvent.

Campagne de communication Cristaline, agence Business, 2007
La mairie de Paris,
via Eau de Paris, décide d’engager
une procédure pénale

contre la société Cristaline « pour sa campagne de publicité qui porte atteinte à l'image de l'eau du robinet et à la qualité du service public de l'eau ». La présidente d’Eau de Paris, Anne Le Strat, déclare que « les risques sanitaires liés à l’eau du robinet sont beaucoup plus surveillés, mais ils alimentent les fantasmes ».

Je ne bois pas l'eau que j'utilise
(dans mes toilettes).

Campagne de communication Cristaline, agence Business, 2007
La ministre
de l'Environnement
s’en mêle,

dénonçant un « procédé de dénigrement qui risque de créer chez les consommateurs des craintes infondées »,
et l'Association
des maires de France (AMF)
déplore une campagne qu'elle juge « inopportune ».
De fait, si l'on en croit les textes des affiches de Cristaline à cette époque,
l'eau serait pleine
de produits toxiques (plomb, nitrates, chlore...)
La Fédération nationale des eaux conditionnées et embouteillées (FNECE), dont fait partie le Syndicat des eaux de sources, se joint à la bataille médiatique, et tout ce beau monde se retrouve devant le Tribunal de grande instance de Paris.
Cristaline réitère en 2009 en diffusant des jeux de 7 familles dans les packs d’eau vendus, une série de publicités dans les magazines, ainsi qu’un jeu mis en ligne sur le site de la société.
Les supports de communication se veulent « informatifs » et, sous forme de quizz ou de jeu, expliquait les risques encourus à boire de l’eau du robinet.
Un collectif d’associations
et le CNIID

(Centre national d’information indépendante sur les déchets) dénoncent une campagne publicitaire mensongère.
Une plainte est déposée devant le Jury de déontologie publicitaire (JDP).
En 2010, le JDP tranche sans ambiguïté :
« Le Jury estime que les allégations relevées par l’association FNE dans les documents publicitaires édités par la société Neptune Distribution qui s’adressent, avec une visée prétendument pédagogique, à un public jeune, procèdent par des affirmations qui, si elles ne sont pas littéralement inexactes, sont incomplètes, tendancieuses ou tronquées, et ne sont pas étayées par la citation de sources précises. Elles donnent ainsi une image déformée de la réalité et mettent systématiquement en cause, de manière non justifiée, la qualité et la potabilité de l’eau du robinet. »
Après huit années
de procédure judiciaire,

le Tribunal de Grande Instance de Paris condamne le fabriquant d’eau en bouteilles Cristaline pour avoir diffusé à Paris et en Ile-de-France trois affiches au contenu jugé agressif, suite à la campagne de 2007.
Les plaignants, Cristaline et Neptune, ont été déclarés coupables du chef de publicité comparative illicite mais relaxés du chef de pratique commerciale trompeuse.
Les juges ont aussi condamné la société d’exploitation
des sources Roxane
et l’agence de publicité Business

à verser chacun une amende de 20 000 €, ainsi que des dommages et intérêts à Eau de Paris, au Syndicat des eaux d’Ile-de-France (Sedif), et un euro à l’association UFC-Que choisir, qui s’était jointe à la procédure.

À qui appartient
l'eau ?



« Nous considérons l’eau comme une ressource nous procurant confort, plaisir et profits. Alors nous déversons des polluants dans nos bassins versants, surexploitons à mort nos rivières et pompons les eaux souterraines fossiles anciennes plus vite que la nature ne peut les reconstituer… »
Maude Barlow est conseillère principale du président de l’Assemblée de l’ONU pour les questions de l’eau depuis 2008.

Born Better

L'affaire Poland Spring
Dans le Maine, aux États-Unis, il existe une loi qui autorise tout le monde à puiser autant d’eau qu’il le souhaite ;
elle était sensée, à l’origine, permettre aux agriculteurs d’irriguer leurs champs autant qu’ils le voulaient. Or l’État du Maine est relativement peu peuplé, il a de nombreux sites préservés, des réserves naturelles et une activité humaine assez modeste pour regorger de sources d’eau, nappes phréatiques ou cours d’eau, d’excellente qualité.
L’eau de source Poland Spring provient de plusieurs sources de cet état, parmi lesquelles celle de Fryeburg : le terrain où est installée la station de pompage appartient à un particulier, à qui Nestlé verse 10 dollars US par camion citerne rempli, soit 30 000 litres d’eau de source.
Nestlé pompe un million de litres par jour dans cette station, soit 15 % de la production de Poland Spring, et souhaite ouvrir une deuxième station de pompage.
Mais les habitants
de Fryeburg ne sont pas d'accords.

S'ils ont d'abord apprécié les infrastructures dont Nestlé a financé l’installation dans leur ville, ils ont vite déchanté : 25 000 énormes camions citerne sillonnent la ville tous les ans, et ils ont vu baisser la qualité et la quantité de leur eau.
« La question se pose de savoir à qui appartient l’eau, explique une habitante de Fryeburg. Si j’habite dans une maison voisine de la vôtre et que je pompe l’eau sur mon terrain : jusqu’où l’eau que je pompe est à moi, et à partir de quand je commence à pomper la vôtre ? »
À Olis se trouve la plus grosse usine d’embouteillage au monde. La moitié de la production de Poland Spring, l’eau de source la plus vendue aux États-Unis, y est fournie par une source qui se trouve juste derrière l’usine, l’autre moitié provient des stations de pompage disséminées dans le Maine, comme Fryeburg.
Remplir un camion citerne d’eau ne coûte presque rien à Nestlé, mais une fois mis
en bouteille et vendu sous la marque Poland Spring,
son chargement vaut 35 000 dollars US.
Nestlé pompe 3 milliards de litres
par an dans cet État, soit quasiment
la consommation
de l’ensemble
du secteur agricole de l'État.
Lorsque Nestlé essaye ensuite d’installer des puits de pompage dans une réserve naturelle dont les terrains appartiennent aux villes de Shapleigh et Newfield, celles-ci ont, après des mois de tentatives de négociation et de procédures municipales, fait de l’eau un bien public. Elles se sont appuyées sur le droit des communes à s’autodéterminer et ont publié un arrêté stipulant que l’eau appartient à la nature et ne peut être utilisée que par les habitants.
Tout usage commercial ou toute exploitation industrielle de la nappe est interdite.
Invitée à une conférence dans le Maine suite à l’attitude de Nestlé dans cet état, Maude Barlow ne peut que constater :
« La seule chose qui les intéresse, c’est l’argent. Partout où ils passent, ils se comportent comme des chercheurs d’or. Ils puisent toute l’eau existante, et quand il n’y en a plus, ils s’en vont. Ils ne vivent pas sur place et n’ont aucun lien avec la région.
Ce sont des prédateurs, à la recherche des dernières gouttes d’eau non polluée dans le monde. ».
Dès l'instant où des profits sont en jeu, et où les lois restent floues, les exploitations pompent, sans regard pour l'environnement de la source.
Et ce n'est pas nouveau…

the biggest pump wins

En 1996 le Groupe Perrier (filiale de Nestlé) commence des opérations de pompage de 340 000 litres d'eau par jour dans la source Rohr Springs à Big Rock, Texas, pour sa marque Ozarka : des familles habitant à proximité notent que le niveau de leur puits a considérablement baissé. Les habitants finissent par porter l’affaire en justice, et la poursuite se rend jusqu'en Cour suprême.

Aux États-Unis, la législation qui autorise la captation d'eau se décline selon les États, allant d’une règle d'usage raisonnable (rule of reasonable use), à la règle de capture (rule of capture), permettant à un propriétaire de pomper une quantité illimitée d'eau souterraine, même si cela affecte les puits voisins. (La règle est aussi connue sous l'expression “the biggest pump wins”). La cour a donné raison à Perrier en faisant valoir la règle de capture.